L’Alhambra fêtera ses 100 ans en 2028. Photo C.M.
Dernier cinéma des Quartiers Nord, l’Alhambra défend une programmation engagée et accessible. Entre projections, débats, actions éducatives, la salle se distingue comme un véritable lieu de transmission, de réflexion et de lien social.
Pour beaucoup de Marseillaises et de Marseillais, le cinéma de l’Alhambra est la salle où l’on découvre des films atypiques, loin des circuits traditionnels. « C’est un choix assumé : nous proposons des œuvres capables d’embarquer par leur diversité. Avec des histoires très différentes, on ouvre les consciences, on questionne, parfois on bouscule », explique William Benedetto, directeur de la salle. Dernier cinéma encore en activité dans les Quartiers Nord, l’Alhambra a été construit en 1928. Fermé dans les années 1980, il rouvre en 1990 et n’a plus jamais baissé le rideau depuis. « C’est plus qu’un cinéma. Là où beaucoup de salles se concentrent sur l’expérience du spectateur, nous cherchons à aller plus loin. C’est ce que j’appelle le “cinéma augmenté” », poursuit William Benedetto.
Forums, débats, rencontres avec les équipes de films : l’agenda est dense et s’adresse à tous les publics. Films indépendants, cinéma d’auteur, têtes d’affiche ou animation pour les plus jeunes, la programmation se veut volontairement éclectique. Un choix qui se reflète jusque dans le hall : pas de glaces, de popcorn ou de bonbons. « Nous voulons que le spectateur se consacre pleinement au film. C’est une autre manière d’envisager le rapport à la consommation », revendique le directeur. Une politique à contre-courant pour cette unique salle de 240 places, qui fonctionne. L’Alhambra mise sur l’accessibilité, avec des tarifs abordables et des solutions de transport pensées pour les habitants des Quartiers Nord, notamment ceux des 15ᵉ et 16ᵉ arrondissements.
Un engagement rendu possible grâce au soutien des pouvoirs publics et à un solide réseau d’acteurs associatifs et sociaux. « Le cinéma est une incroyable école de la vie. Il permet de voyager et de comprendre qu’ailleurs, au Japon par exemple, on peut rencontrer les mêmes réalités qu’à Marseille. Le grand écran nous ouvre à la différence, et plus on y contribue, plus on aide à construire des enfants avec des convictions », souligne William Benedetto.
Éduquer par le cinéma
Chaque année, l’Alhambra accueille des collégiens pour leur stage de troisième.
« Beaucoup d’élèves ont des difficultés à trouver un stage, à cause de problèmes de mobilité, de réseau ou de préjugés. Au départ, nous en accueillions un ou deux, puis nous avons décidé de consacrer une semaine entière à quinze élèves issus des collèges de l’Estaque, Elsa-Triolet et Henri-Barnier », explique Amélie Lefoulon, médiatrice culturelle. L’objectif : une immersion totale pour découvrir l’ensemble des métiers du cinéma et rencontrer des professionnels, qu’ils soient monteur, projectionniste, audio-descripteur ou caissier.
Au cours de la semaine, les élèves doivent expérimenter au moins un métier, notamment à travers un atelier de programmation où ils doivent ensemble sélectionner un court métrage. Une immersion poussée jusqu’au bout, puisque le 13 janvier prochain les apprentis programmateurs reviendront à l’Alhambra pour monter sur scène et présenter leur sélection. Des stages rendus possibles grâce au partenariat avec la Cité éducative pour les collèges Henri-Barnier et Elsa-Triolet, et avec la Fondation BNP Paribas pour le collège de l’Estaque. La salle prend notamment en charge les repas du midi des élèves stagiaires.
Un cinéma ancré dans son territoire
Au-delà des stages, l’Alhambra organise régulièrement des Parcours cinéma. Des séances aux horaires adaptées afin de favoriser la venue des groupes scolaires et des centres sociaux, suivies d’échanges avec les équipes de films.
« C’est mon public préféré. Tous les âges, tous les milieux, c’est celui qui propose les débats les plus riches », confie Prïncia Car, réalisatrice du film Les Filles désir. Le long métrage suit Omar et ses amis, figures respectées de leur quartier, dont l’équilibre est bouleversé par le retour de Carmen, amie d’enfance au passé dérangeant. Le film questionne les normes viriles, le rapport au désir et la pression du groupe.

« Votre film est très émouvant, mais n’avez-vous pas peur qu’il donne une mauvaise image des garçons ? », interroge une spectatrice. « Mon film interroge surtout la manière dont les hommes parlent des femmes. L’idée n’est pas d’accuser, mais d’ouvrir le dialogue sur des sujets souvent tabous dans les familles », répond la réalisatrice. Très attachée à l’Alhambra, Prïncia Car y a tenu la première marseillaise de son film : « J’ai grandi ici. Il est essentiel d’avoir des lieux ouverts comme celui-ci dans les quartiers. Des lieux qui font circuler la parole et les regards. Heureusement que l’Alhambra existe. » Le cinéma soutient les initiatives des cinéastes marseillais, comme lors de la projection de la première de L’urgent c’est d’aimer.
À l’approche de son centenaire, que la salle célébrera en 2028, l’Alhambra continue de défendre une idée simple mais rare : le cinéma n’est pas seulement un divertissement, mais un outil pour comprendre le monde et parfois, pour le transformer.
Cesar Mazouzi