La Cité des arts de la rue s’ouvre enfin aux Marseillais

La cité est collé au quartier des Aygalades. Photo C.M.

Ateliers, visites, sensibilisations, expositions, la Cité des arts de la rue change sa politique et cherche à s’ouvrir de plus en plus aux Marseillais tout en restant un lieu dédié à l’art.

Depuis l’autoroute A7, au niveau des Aygalades (15e arrondissement), les automobilistes ne peuvent s’empêcher de remarquer une drôle de forme verticale. C’est un roc, c’est un pic, c’est un cap. Que dis-je, c’est un cap ? C’est un bus ! « Ah oui ! C’est un marqueur, c’est pour ça qu’il a été mis là, explique Alexis Nys, directeur de Lieux Publics, gestionnaire de la Cité des arts de la rue. C’est une façon de dire : ici, on fabrique l’impossible. »

Imaginée en 1995 par Michel Crespin et Pierre Berthelot, la Cité des Arts de la rue est un lieu d’expérimentation artistique unique à Marseille. Inaugurée en 2013, ce vaste laboratoire à ciel ouvert de 36 000 m² est installé dans l’ancienne huilerie Abeilles. Il réunit bâtiments, espaces publics et zones naturelles où artistes résidents et invités créent et testent des œuvres conçues pour l’espace public. Une dizaine de structures y collaborent, formant un écosystème complet dédié à la création, à la construction, à la formation et à la diffusion des arts de la rue.

Les coins de la cité sont juchés de décors et d’accessoires. Photo C.M.

Mais pour les habitants des quartiers Nord et de Marseille plus largement, la Cité restait un monde à part. Un lieu d’artistes, inaccessible, discret, presque secret. « A l’origine ce lieu a été pensé comme une usine à spectacle. On peut y créer une œuvre de A à Z : des décors, aux costumes jusqu’aux répétitions finales. On a toutes les chaînes de compétences », rappelle Alexis Nys. Aujourd’hui, la Cité veut changer cette image de la laboratoire exclusif et multiplie ateliers, visites, expositions et actions culturelles pour s’ancrer enfin dans la vie du quartier.

Des ateliers ouverts à tous

Les pratiques du mercredi incarnent cette nouvelle dynamique. Chaque semaine, la grande serre de la Cité se remplit d’enfants, d’adolescents et d’adultes venus des quartiers voisins. Peinture, poterie, couture, tous les ateliers proposés sont libres, gratuits et sans inscription.

Dans la serre, l’agitation règne. « Je suis en train de peindre un arc-en-ciel », rapporte Sarah, 7 ans. Du bleu du vert, de l’orange, l’enfant tartine gaiement sa feuille de couleurs, sous le regard de Suzon, salariée de l’association Momkin : « D’habitude on propose des ateliers en espace public, mais ici on jouit d’un espace et d’un refuge dans lequel on peut offrir une pratique artistique libre. »

Tous les ateliers proposés les mercredis sont libres. Photo C.M.

Les enfants choisissent eux-mêmes leurs activités, l’atelier se construit avec eux, sans objectif de résultat. « C’est ce qui m’a donné envie de venir. Je peux peindre, dessiner, faire de la poterie ou de la couture quand j’en ai envie, c’est la liberté », raconte Dounia, 9 ans. Une pédagogie sociale que l’on retrouve notamment dans les écoles Freinet ou Montessori.

Des machines pour tisser du lien

Un peu plus loin, le ronronnement des machines à coudre emplit l’espace. L’association Nippones — du mot nippes, qui signifie vieux vêtements — initie débutants et habitués à l’upcycling, c’est-à-dire à la transformation de textiles usagés en nouvelles pièces. Tandis que Magalie confectionne une trousse, Alice découpe le patron d’un pantalon.

« On commence par les accompagner, puis on les encourage à venir avec leurs propres projets », explique Elsa, secrétaire de l’association et référente de l’atelier. L’objectif est à la fois écologique et créatif : redonner une seconde vie aux textiles, apprendre à coudre, interroger les modes de consommation et lutter contre la fast fashion. Alice, déjà adepte de la seconde main, apprécie cet espace hors du temps : « On se concentre sur un geste, sur un tissu. Ça vide la tête. Pendant le Covid, j’ai ressorti la vieille machine de mon arrière-grand-mère, et depuis je ne m’arrête plus, ici je progresse vraiment. »

Tous les tissus utilisés lors des ateliers viennent de chutes de plus grosses pièces. Photo C.M.

Pour Marie, conseillère artistique et doyenne du groupe, la couture est avant tout une affaire de transmission. « On fabrique des vêtements, bien sûr, mais surtout des connaissances », souligne cette professeure d’arts plastiques à la retraite. Elle évoque avec enthousiasme un atelier consacré au costume de La Laitière, qui a permis aux participants de découvrir l’œuvre du peintre Vermeer. « Ce sont des moments où l’on apprend autant que l’on crée », ajoute la couturière. Une dynamique qui séduit aussi les plus jeunes, comme Cléo, 11 ans, passée dès sa première séance de l’atelier d’arts plastiques à celui des Nippones.

Une cohabitation entre artistes et public

Cette ouverture se manifeste également dans la relation entre artistes et visiteurs. Mehdi Dahkam, chorégraphe de la compagnie Jil Z, en témoigne : « Nous sommes ici depuis une semaine, et il nous en reste une autre. On vit, on dort et on mange à la Cité. C’est un luxe, car on peut se consacrer entièrement à notre projet, tout en échangeant avec les autres. » La troupe a récemment présenté les premières minutes de Kilometers Resistance, une pièce inspirée de l’Aïta, un art marocain qui dénonce la présence française au Maroc. Une rencontre avec un public restreint, rendue possible par cette nouvelle volonté d’ouverture. « La cohabitation entre artistes et public est possible, même si elle demande de la patience, car le lieu n’a pas été conçu pour accueillir autant de monde », précise Alexis Nys, qui espère voir la Cité totalement accessible au public d’ici cinq ans.

Plus d’informations par email à accueil@lieuxpublics.com ou par téléphone au 04 91 03 81 28.

Cesar Mazouzi

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