Le Savon de Marseille La Corvette est certifié Eco Cert, c’est à dire que ce produit répond aux respects des normes environnementales et qu’il est totalement naturel. Photo C.M.
Avec les trois dernières savonneries présentes dans les Quartiers Nord de la ville, l’histoire du Savon de Marseille ne cesse de s’écrire dans ces quartiers populaires où le savoir-faire ancestral perdure et est protégé.
C’est un petit bloc vert ou jaune que tous les Marseillais ont au moins senti une fois dans leur vie. Une odeur d’huile végétale qui rappelle un moment, une personne, à la manière de la madeleine de Marcel Proust. Ce bloc, c’est bien sûr le Savon de Marseille. « Sa recette est restée inchangée depuis le Moyen Âge, pour nous ce savon est avant tout solide et sans colorant », présente Guillaume Fievet, président de la Savonnerie du Midi.
Trop souvent imité mais jamais égalé, le Savon de Marseille est connu à travers le globe pour ses vertus naturelles et hypoallergéniques. Né d’une culture méditerranéenne riche, le Savon de Marseille est le petit-fils du savon d’Alep. Les premières savonneries dans la région marseillaise sont recensées dès le XIVᵉ siècle. « Pourquoi Marseille ? Tout d’abord parce qu’il y a le sel de Camargue non loin, le soleil et bien sûr l’huile d’olive », explique Guillaume Fievet.

Un savon made in quartiers Nord
Le Savon de Marseille a connu une expansion tranquille jusqu’au XIXᵉ siècle, où il a été reconnu pour ses qualités d’hygiène corporelle, mais aussi pour l’entretien de la maison. En 1922, 129 savonneries sont alors présentes à Marseille. Après la Seconde Guerre mondiale, ce chiffre s’effondre pour atteindre 19 en 1966, à cause de l’industrialisation et de la concurrence de la grande distribution. Aujourd’hui, le Savon de Marseille ne compte plus que trois savonneries, toutes situées dans les quartiers Nord.
Pour faire simple, pour se procurer du vrai savon de Marseille, il faut se rendre à la Savonnerie du Fer à Cheval, à la Savonnerie du Sérail, toutes deux dans le 14ᵉ arrondissement de la ville, ou à la Savonnerie du Midi, qui se trouve dans le quartier des Aygalades. Construit en 1870, l’actuel site fut successivement une minoterie puis une semoulerie. C’est en 1970 que les cuves sont déplacées du Canet vers la savonnerie ; depuis, elles n’ont plus bougé.
« Les quartiers Nord ont longtemps été un bassin ouvrier et à la fois un lieu de campagne, de villégiature, avec des espaces et de la main-d’œuvre, développe Guillaume Fievet. On est là et on ne va pas déménager pour déménager. Les quartiers Nord font partie de notre ADN. Notre savoir-faire est ici, nos ouvriers, notre histoire : on ne va pas changer. »

Une fierté et une identité lient les quartiers Nord et la Savonnerie du Midi depuis 130 ans. Une histoire d’amour non sans inconvénients, comme par exemple le manque de transports en commun qui isole la savonnerie. « Ça fait partie de nos challenges : nous faire connaître et rendre plus accessible notre musée », ajoute Guillaume Fievet. Avec plus de 3 000 visites par an, cette exposition présente plus de 250 objets tous liés au savon de Marseille et à son histoire. Deux visites gratuites sont organisées du mardi au vendredi sur réservation. Un double objectif pour la Savonnerie du Midi, qui espère faire découvrir son savoir-faire et les quartiers Nord.
Vers une protection du Savon de Marseille ?
Chose rare pour un produit du terroir français, le Savon de Marseille ne jouit pas d’une indication géographique protégée. « Nous avons soumis une première demande à l’État en 2015, mais nous avons été déboutés », indique Guillaume Fievet. Pourtant, dans l’histoire, plusieurs chefs d’État ont pris des décisions dans ce sens, comme en 1688 lorsque Louis XIV fixe les règles de fabrication du savon de Marseille par l’édit de Colbert qui, outre la cuisson au chaudron, dispose que seules des huiles végétales doivent être utilisées. Ou encore en 1812, quand Napoléon Bonaparte décide de protéger le Savon de Marseille en imposant que sa fabrication se fasse exclusivement à Marseille. Et dernièrement, en 1928, la cour d’appel d’Aix-en-Provence, dans son arrêt du 12 novembre, confirme la spécialité de la composition du savon.
« C’est un produit dur à protéger tellement il est connu et a pignon sur rue, déplore Guillaume Fievet. Avant 2015, il n’y avait pas d’indication géographique sur les produits industriels ; ce n’est plus le cas maintenant, donc on peut savoir où est produit le savon que l’on achète. » En 2011, les professionnels marseillais du Savon de Marseille ont créé l’Union des Professionnels du Savon de Marseille (UPSM), un organisme certificateur indépendant chargé de valider la provenance et la composition du produit. « On souhaite surtout que le vrai Savon de Marseille soit distingué et reconnu », espère Guillaume Fievet.
Produit simple, naturel et économique, le Savon de Marseille connaît un regain d’intérêt depuis les années 2010. Plus qu’un objet du quotidien, il incarne aujourd’hui une histoire industrielle, sociale et territoriale. Dans les quartiers Nord de Marseille, ce petit cube continue de porter bien plus qu’un parfum : celui d’un héritage vivant à préserver.
César Mazouzi